printemps 2001

Le temps de dire ouf !

Ecriture d'un "onemanshow" pour mon ami Grégory Faive.
Il s'agit d'une fausse conférence sur la "théorie de l'attention forcée" pendant laquelle les digréssions vont révéler une histoire d'amour que le conférencier se refuse à voir. Obnubilé par une recherche d'objectivité scientifique, il expose des faits sans pouvoir y lire les grands sentiments qui s'y cachent.

Cette pièce à été créé par jessie Bordone en 2003 (pendant que j'étais en voyage au Chili) puis a tourné régulièrement pendant 6 ans, toujours avec le comédien Grégory Faive.

Extraits

Les grands mots comme celui-là, passion, ou comme les mots art, être, théâtre, divin, bien, mal ou je ne sais pas moi il y en a plus qu'on ne le soupçonne, et bien ces mots sont presque dangereux tant ils englobent un grand nombre de définitions.
Oui dangereux parce qu'ils divisent les esprits. Chacun se retrouve avec sa propre vision fermée d'un mot qu'il croit connaître, et en se confrontant sans arrêt avec d'autres mauvais connaisseurs du même mot, les esprits s'échauffent, le poing vient appuyer la parole et le sang coule à flot. Et oui, ça, je ne vous l'apprends peut-être pas, mais le grand fléau de l’humanité c’est le manque d’académiciens dans le monde.

Tout le monde devrait connaître tous les sens de tous les mots qu'ils utilisent. Ou alors il faudrait moins de mots, avec moins de sens. Tenez en Papouasie par exemple. A votre avis, pourquoi est-ce qu'il n'y a jamais de problème interne dans les villages papous? C'est le vocabulaire. Ils doivent avoir 200 mots à tout casser, et ça roule.

Vous avez la sensation de perdre votre temps ? C'est ça ?
Vous n'y arrivez pas parce que vous avez l'impression de perdre votre temps ? Bon. Attendez.
On perd quelque chose quand on ne sait pas où on le laisse, quand on ne le retrouve pas. Vous suivez ma logique là ? Et bien oui. Vous, vous savez où vous le laissez, votre temps. Donc vous ne perdez pas votre temps. Alors on recommence. Allez, faites ça passionnément.

Tout petit, Albert Einstein n'était pas le brillant chercheur à moustache que l'on connaît.

Je veux dire par là qu'avant d'être le génie qui tire la langue sur des posters, il est quand même allé à l’école.

Et certaines étapes étaient des plus douloureuses. Un jour, la maîtresse l'appela: « Einstein, au tableau! ».

Elle lui demanda de réciter la table de multiplication de « 2 ». Albert la récita alors avec une aisance qui déconcerta tous ses camarades. Mais alors quand la maîtresse lui demanda la table des « 9 », les chiffres prirent étrangement dans sa tête des proportions astronomiques. Il rentra dans une espèce d'espace-temps parallèle où tout l'univers marchait au ralenti, où toutes les secondes ressemblaient à des heures, et toutes les heures à des journées, très longues. Une sorte de temps relatif. Pour sauver le malheureux Albert de la risée générale, elle lui demanda de passer à la table des « 8 », rien, des « 7 », toujours rien, elle continua ainsi en lui proposant la table des « 6 », des « 5 », des « 4 », des « 3 », Et alors lorsqu'il avoua que même la table des « 1 » lui semblait infaisable, c'en était fini du pauvre élève. A la sortie du cours, tous ses camarades de classes crièrent autour de lui « Einstein-sait-mul-ti-pli-er-qu'avec-deux-euh! », « Ein-stein-sait-mul-ti-pli-er-qu'avec-deuxeuh! » et ils le criaient à tue-tête sur la tête déjà bizarrement coiffé du futur maître, « Ein-stein-sait-mul-ti-pli-er-qu'avec-deux-euh! », et puis comme c'était un peu long à dire, ils se sont mis à crier des abréviations « E c'est M-C-2-euh! », « E c'est M-C-2- euh! ». « E », « Einstein ». « C'est », ben c'est « sait ». « M », « multiplier ». « C »... C'est « qu'avec »... Et oui, « C », « qu'avec ». Ces enfants, hein, ils découvraient l'orthographe. Et donc « 2 », pour « 2 ».

C'est ainsi que toute sa vie durant, Einstein vécut avec ces abréviations qui raisonnaient dans sa tête: « E c'est MC2 ». « E=MC2 ». Et il en souffrit toute sa vie. Cherchant toute sa vie à passer à autre chose. Cherchant toute sa vie à prendre cet instant « t » avec philosophie. Mais rien n'y faisait. Toutes les nuits, il faisait des cauchemars atroces.

Par exemple, il rêvait qu'il portait un bonnet d'âne pour aller saluer Galilée, Pascal, Newton et sa maman.

Il repensait inlassablement à la honte de sa vie. Le seul remède à cette névrose arriva par hasard.

En faisant des heures sup' sur des travaux personnels en 1905, il glissa ces abréviations dans sa copie, comme si à travers ce geste, il cherchait à enterrer à tout jamais ce nœud psychologique. Bon, pour que ça ne fasse pas trop tache sur sa copie, il regarda un instant de quoi il était en train de parler et donna à chaque lettre une signification un tant soit peu intelligente.

 

Ce qu'il ne savait pas, c'est qu'en se défoulant dans sa publication, il révolutionna complètement les dogmes de la physique et de la mécanique Newtonienne, ainsi que toute la conception de l'espace et du temps. C'est sûr qu'il aurait dû réfléchir à deux fois avant d'écrire que l'espace et le temps variaient en fonction de la vitesse de déplacement, parce qu'il fallut revoir tous les dictionnaires, toutes les encyclopédies et tout le système éducatif du monde entier. Vous vous rendez compte du chantier ? Ca fait presque un siècle qu'ils travaillent dessus et rien n'est en place. En même temps, on peut se dire qu'il a bien fait de se défouler sur sa copie parce que depuis ce jour, il n'a plus jamais eu le moindre souci existentiel.

Ah, si! Un jour il a croisé un ancien élève en faisant ses courses aux Etats Unis. Bon alors ils ont papoté de leurs vies respectives. Et puis, à un moment, son camarade lui fait un grand sourire et lui dit : au fait, tu te souviens de « E c'est MC2 » ? Quoi, lui répond Albert, la théorie de la relativité ? Non non, lui dit l'autre, l'histoire de la table des « 2 ». A ce moment là, il y eut un léger tremblement de terre avec un grand bruit sourd, un peu comme un souffle. Les deux camarades de classe restèrent sans voix pendant quelques secondes avant de reprendre leurs esprits. Et depuis ce jour, Albert a toujours eu mauvaise conscience. Voilà donc c'est ça, le traumatisme « E=MC2 ».

Et je vous assure que je n'exagère pas lorsque je compare mes soucis pendant mes travaux avec ce traumatisme... Traumatisant. Il fallait tout voir pour ne pas rater la petite seconde de vérité qui allait élucider le mystère de cet individu d’exception.