automne 2003

Derrière le lointain

Ecriture d'une pièce de théâtre. 
Alors que je suis au Chili pour un à l'occasion d'un grand voyage, j'apprends que ma maman a un cancer. 
Loin d'elle et de tous les miens, je me lance dans l'écriture de "Derrière le lointain" comme dans une transe. J'écris l'intégralité de cette "double pièce" en quatre jours.
C'est à l'histoire d'un jeune homme qui apprend qu'il ne peut aimer une jeune femme parce qu'elle est sa soeur, et que son père qu'il croyait mort est vivant. En même temps, c'est l'histoire d'un jeune comédien, qui apprend pendant la représentation que son père vient de mourir d'un accident cardiaque.

Comme dans "Attention à la Marche" en 1996 et "Aux grotesques les grands mots", il s'agit d'un dispositif scénique qui interroge le "quatrième mur". Cette fois on se trouve littéralement derrière le "lointain", derrière le fond de scène. Et l'on voit les comédiens allers et venir derrière le décor avant de monter sur scène... Il s'agissait donc d'écrire en même temps les petits échanges des comédiens et la pièces qu'ils sont censés jouer, créant régulièrement des échos de mots d'un coté et de l'autre du décor invisible. La vie qui commence d'un coté, et qui s'arrête de l'autre, les liaison qui s'empoisonnent d'un coté et qui se tissent de l'autre. Tout ça revient à illustrer le travail du "masque", à démontrer que le jeu de tout comédien est de nous montrer comment fonctionne l'homme, en cachant ses brulures intérieurs derrière les masques qu'il se fabrique.

Extraits

VINCENT
Oui. C'est cette photo que je voulais te montrer.
 

JUDITH
Et là c'est ta maman ?
 

VINCENT
Oui.
Tu vois tout le monde qu'il y a autour ?
Et tu vois les jeux de regards ?
Là. Là. Là. Ici l'homme sur sa bicyclette.
La femme qui pousse son chariot.
Celle qui marche en fumant là.
Et regarde le chien là.
Même le chien a l'air de participer à ce jeu de regards des uns vers aux autres.
Avec l'homme au chapeau là, regarde.
Mais finalement regarde bien.
Personne ne se regarde.
Je veux dire ensemble. En même temps.
 

JUDITH
Si, il y a vous deux.
Elle lève les yeux vers lui.
 

VINCENT
C'est pour ça que je voulais te montrer cette photo, Isabelle.

Ils se regardent un moment.


JUDITH
Je devrais y aller.


VINCENT
Je ne te retrouverais jamais comme ça si tu t'en va maintenant.
 

JUDITH
Qu'est ce que tu en sait ?
 

VINCENT
Tu pars vers tes obligations, tes études, ton Tristan, ton mariage.
Tu cachera ce moment sous tes paupières.
Et tu évitera mon regard pour ne pas te le rappeler.
Je ne te retrouverais donc jamais comme ça si tu t'en va maintenant.
 

JUDITH
Qui a t'il de si particulier dans ce moment ?
 

VINCENT
Un peu la même chose que sur cette photo.

 

JUDITH
Ne va pas t'imaginer n'importe quoi.

JUDITH
Ouais ouais.
Ca monte un peu mais ça va.


MARIA
Viens là.

 

Maria la prend dans ses bras pendant un moment.

MARIA
Tu dis les mots.
Tu ne fais que ça.
Tu n'es plus que ces mots.
Tu les fais vivre en t'oubliant avec eux.
Juste les mots.
Ca va aller, comme d'habitude.
Tu es forte.

Vincent se met à applaudir. Il a l'air fou.
 

VINCENT
Bravo ! Bravo bravo !
C'est formidable !
Bravo messieurs les Dieux tous puissants.
Quels grands dramaturges vous faites.
Vous m'avez réserver une place de choix dans votre dessin torturé.
Vous avez bien fait les choses.
Vous m'avez montrer la belle.
Vous lui avez collé un mari dans les bras.
Vous m'avez écorché sur le grille de cette tragédie.
Et puis ça ne vous suffisait pas.
C'était trop saignant. Pas assez cuit.
Alors vous avez plantez votre grande brochette saignante dans la viande en feu.
Vous l'avez retourner sur le grille brulante.
Et ça n'était pas assez. Pas assez brulant à vos yeux.
Alors vous avez souffler sur les braises et pfft...
Le coup du père qui revient.
 

Derrière ce mur invisible à travers lequel ils entendent tout, Laurent ferme les yeux et Simon baisse la tête.

 

Le mari et père infidèle qu'on croyait mort et enterré.
Ce type parti sans rien laissé, ni à sa femme, ni à son fils.
L'histoire qu'on s'était faite, d'une disparition, d'un enlèvement.
L'épopée de cet Ulysse parti en voyage, qu'on pouvait s'imaginer.
Le beau voyage de ce papa qu'on croit voir de partout.
L'aventure de cet inconnu là, sur la photo, mais qui n'est jamais là.
Le voilà qui revient ce père indigne.
Ressussité d'entre les morts.
Qu'as tu fait pour moi, papa ?
Tu permets que je t'appelles papa ?
Je te tutoie aussi, ça ira plus vite.
Où étais tu, Papa ? toi qui étais vivant, quand je grandissais.
Et qu'est ce que tu attends pour nous retrouver ?
Toi qui est toujours quelque part sur cette terre.
Ah oui, tu as ta vie. Excuse moi papa.
J'oublie ta vraie famille. Ton vrai foyer.
Ton vrai fils.
Ta vraie fille.
 

Simon par à cour.


Est ce que tu étais obligé de me faire ça aussi ?
Ca ne t'as pas suffit de me voler mon enfance ?
Et d'abandonner ma mère que tu n'as jamais aimé ?
Tu n'avais pas assez poignardé ce coeur que tu as fait battre ?
Il te fallait enfoncer le couteau.
Sentir l'os qui craque sous ta lame.
Ca ne te plaisait pas de le sentir battre encore, ce coeur que tu transpercais.
Il fallait que tu soit le père d'Isabelle.
Il fallait que tu me dise “non, mon fils.
Tu ne peux pas aimer cette fille que tu aime.
Tu l'aime follement et comme aucune femme, mais non mon fils.
C'est ma fille, c'est ta soeur, c'est un péché absolu
C'est le fruit le plus défendu.
C'est mon fruit et tu n'y touchera pas.”


Maria revient avec Judith. Elles se mettent à attendre toutes les deux devant la porte
 

Merci papa, d'être ce père tout puissant.
Merci de m'avoir donner cette vie que tu t'obstine à faire mourir.
Garde ton couteau, papa.
Je vais te faciliter la tâche.


Il part à jardin.